ECOEURÉE
- Melanie Blaser

- il y a 1 jour
- 3 min de lecture

Il y a un an, j’ai eu un entretien pour un job. Je m’attendais à un contrat à durée déterminée long, une année, ou même deux. J’ai été déçue d’entendre :
— 6 mois
Quand j’ai dit ça à mes copines, elles m’ont dit :
— C’est mieux que rien, non ?
J’en suis là. En suis-je là ? Accepter un job, parce que c’est mieux que rien. Parce que je n’ai rien d’autre. Parce que je n’ai pas assez d’argent pour partir en vacances. Parce que je n’ai pas le choix. Parce que j’ai fait de mauvais choix à un moment donné. Parce que c’est mon destin. Parce qu’on ne me donne pas ma chance ailleurs. Parce que j’ai déjà reçu environ 350 lettres ou email me disant que malgré mes compétences, ils avaient choisi une autre personne pour occuper le poste.
Un jour, j’ai lu ma lettre de motivation et elle m’a fait penser à un tricotin : quand j’étais petite j’avais un petit soldat, avec des clous sur la tête et un trou à travers tout le petit soldat. Avec une aiguille, je faisais passer le fil sur le clou par-dessus le fil et ça produisait un petit tuyau de laine qui ne servait à rien. Et quand le rouge était terminé, je prenais le bleu, puis d’autres couleur et ça donnait ce tuyau de laine coloré et inutile.
Ma lettre de motivation ressemblait à ce petit tuyau. Chaque fois que j’avais une idée, j’ajoutais une phrase, que j’encastrais plus ou moins parmi les autres phrases. Je réarrangeais le texte en fonction de mes ajouts. Et ce jour-là, en la relisant, j’ai trouvé qu’elle n’avait aucun sens. Que si j’étais une recruteuse, je ne me recruterais pas. Alors j’ai pris une feuille blanche et j’ai écrit une lettre, d’une traite, en anglais, qui commençait comme ça :
« Dear Madam, dear Sir,
In the companies I worked for, you do not think out of the box, your throw away the box and you find something different; the companies I worked for empower and trust employees; in those companies you adapt, thrive, and succeed (or not) every day. ».
Ce qui donne, en français, plus ou moins :
« Chère Madame, cher Monsieur,
Dans les entreprises pour lesquelles j'ai travaillé, vous ne sortez pas des schémas habituels, vous les jetez et vous trouvez quelque chose de différent ; les entreprises pour lesquelles j'ai travaillé responsabilisent et font confiance aux employés ; dans ces entreprises, vous vous adaptez, vous vous épanouissez et vous réussissez (ou non) chaque jour. »
Voilà. Je suis comme ça, je suis curieuse, j’ai des idées, des compétences. Jour après jour, je construisais, je gérais des projets, mes projets, je collaborais, je documentais, j’avançais, j’écoutais, je conseillais. Et à 54 ans, je me retrouve devant une jeune recruteuse de 25 ans, pour un job administratif dans une institution administrative, qui me demande comment je suis dans la collaboration. Et je réponds quoi ? « Oui, j’aime bien collaborer ».
Alors, si on me le donne, je vais prendre ce job de 6 mois, que je ferai de mon mieux. Je donnerai mes idées, mon temps, mon énergie, j’apprendrai certaines choses, j’en transmettrai d’autres. Je donnerai mon avis, même si ça ne plaît pas à tout le monde. Et puis, un autre contrat à durée déterminée suivra. Et puis, je retournerai au chômage, je prendrai une feuille blanche et j’écrirai quelque chose pour l’envoyer à d’autres entreprises et essayer de trouver d’autres contrats, à durées diverses et variées, comme je le fais depuis 5 ans déjà.
Ou alors, je vais ouvrir mon entreprise de catering. Au Viêtnam, où j’ai vécu pendant 5 ans, on dit que la moitié de la population nourrit l’autre moitié de la population. A l'anniversaire de ma fille, on m'a demandé d'où venait le catering:
— C'est moi qui ai tout fait!
Melanie Blaser. 54 ans. Ecœurée. Et je ne l'ai pas eu, ce job-là.
“It’s not who you are that holds you back, it’s who you think your not.” — J.-M. Basquiat



