Lac
- Melanie Blaser

- il y a 1 jour
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 12 heures

L’autre jour, j’ai nagé, l’eau avait 13°. Elle en paraissait six. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas immergé dans le lac, mon élément. Je pensais à toutes ces personnes, tout autour du lac qui se sentent dans le leur. Qui méditent. Qui se relaxent. Qui déversent leur chagrin, leurs soucis, leur colère, leurs pensées dans ce lac, le plus grand lac d’Europe, où on nage face aux montagnes encore enneigées.
Une dizaine de bateaux sortent du port. Ils sont tous pareils: coque noire, voile grise. Ils régatent, j’entends le son indiquant le départ. Ils sont tous regroupés au même endroit, mais, étonnamment, ils vont dans tous les sens. Je ne comprends pas où sont les bouées, je ne comprends pas où ils vont, je ne comprends pas leur but, leur objectif. Certains se dirigent à l’Est, d’autres dans le sens inverse. Les spis montent, de beaux spis blancs, brillants et gonflés, qui luisent dans le soleil. Ils se dégonflent allègrement et se regonfle sans motivation avec une lenteur insupportable. De temps en temps on entend un klaxon.
D’abord, je nage en me baladant, en regardant tout autour de moi, en observant ces bateaux, les montagnes. Puis je décide d’accélérer le mouvement, de me battre contre moi-même, ma flemme, contre les éléments naturels, le courant, contre l’eau. Je me fixe un objectif, je vise cette bouée jaune tout au fond là-bas, qui est en réalité un contenant en plastique à l’envers peint en jaune.
Accélérer quand on marche, c’est facile, on avance plus vite, on met un pied devant l’autre plus rapidement, mais quand on nage, en réalité, il s’agit de pousser plus fort avec ses jambes et avec ses bras. De faire en sorte que la poussée soit plus énergique. On va plus loin à chaque mouvement. Alors je pousse avec mes jambes, je serre les fesses quand mes deux pieds se rejoignent, je pousse plus fort avec mes bras aussi, et je me représente mon corps comme ces schémas au mur dans les cabinets des médecins ou des ostéopathes. On y voit un corps et tous les muscles sont dessinés. Même si je ne sais pas exactement comment les miens sont disposés dans mes épaules, je les vois s’activer, gonfler et dégonfler. Ça fait des mois que je les ai pas utilisés pour cet usage, ils revivent, ils sont joyeux, enthousiastes. J’arrive à la bouée.
En passant, j’ai croisé une dame, qui me dit: « Vous voyez, c’est pas si froid » et je lui réponds: « Oh moi, je me baigne toute l’année ». Ce n’est plus vrai. Ça fait déjà deux ans que j’ai arrêté, mais je continue de le dire parce que je vois que ça fait de l’effet sur les gens et j’aime bien ça.
Je tourne autour de cette « bouée » et là, je sens que j’ai déjà ralenti. Alors, je me concentre pour continuer de pousser fort et sentir mes muscles qui travaillent. Pour atteindre mon objectif suivant: faire rien. À l’échelle, il y a plusieurs personnes en maillot de bain qui traînent en discutant. Ils me laissent un passage : priorité à ceux qui remontent.
Je m’essuie avec ce beau tissu africain coloré que j’avais reçu. Je me mets au soleil pour regarder les bateaux qui semblent rester sur placent, mais avancent très doucement. Il y a toujours du mouvement sur cette plage, les gens qui arrivent, les gens qui repartent. Je me dis que ces personne qui ont 50, 55 et même 60 ans étaient peut-être dans la même école que moi, ici, il y a longtemps. Ils me semblent vieux. Alors que moi j’ai l’impression d’être toujours la petite fille de 10 ou 12 ans. Même si en réalité je suis comme eux, avec quelques rides, mais je n’ai pas de cheveux gris.
Je n’ai pas envie de me rhabiller, j’ai envie de faire rien. Je n’écris même pas ce texte, je le dicte. C’est différent. Je construis toujours mes textes dans ma tête, mais sans dire les mots à voix haute. Dire les mots à voix haute, ça donne une autre texture. Écrire, penser, dire, ce sont des textures différentes, ça ne donne pas la même épaisseur au texte, ça ne donne pas la même force aux mots. Je dicte et un jour je reprendrai et j’écrirai.
Je regarde l’heure, je décide de m’habiller à ´48 quand ma copine arrive à la gare.
Aujourd’hui, j’ai repris le texte, devant le
Bol d’Or. Tous ces bateaux sur le lac, c’est beau, c’est aussi inspirant qu’une baignade à 13 degrés.
“I was working on the proof of one of my poems all the morning, and took out a comma. In the afternoon I put it back again” - Oscar Wilde



